La Dispersion

Composé de trois panneaux d’interprétation plus abstraite, « La Dispersion » est le deuxième triptyque de cette verrière, ainsi qu’une continuation du précédent. Ses trois scènes, « Les Disparus », « 1755 » (ou « Évangéline ») et « Le Naufrage », offrent un autre regard sur la déportation et ses conséquences, et un premier regard sur le symbolisme acadien.

Plutôt que de couvrir un événement spécifique de l’histoire de l’Acadie, « La Dispersion » fait référence à la période, entre 1755 et 1763, pendant laquelle les Acadiens sont dispersés à la suite de la déportation. On les envoie certes en Géorgie, en Pennsylvanie, en Caroline du Sud et en Angleterre, mais également en Louisiane, en Amérique du Sud, dans les Caraïbes, au Québec, dans divers autres pays européens, et enfin dans de multiples colonies anglaises. L’Acadie n’est plus un unique lieu, mais plutôt la somme de tous les Acadiens, séparés et répandus à travers le monde. Cette dispersion n’est pas sans conséquences, ce que l’œuvre de Labouret illustre dans ce triptyque.

La première scène, « Les Disparus », est simple, mais poignante : il s’agit d’un cimetière. Sont visibles de multiples rangées de pierre tombales, et bien que lieu ne soit pas identifié, cela semble peu importer dans le contexte de l’œuvre. C’est le symbolisme de la scène qui ici l’emporte, et celui-ci, pour le peuple acadien, a de lourdes implications. « Les Disparus » sont les milliers d’Acadiens, décédés soit de noyade, soit de maladie, soit de faim à bord des navires utilisés pour la déportation. Ce sont des femmes, des hommes et des enfants qui, en raison de la cruauté de la situation, meurent dans l’anonymat, éloignés de leur famille et de leur patrie, et dont la plupart ne reçoivent pas d’enterrement digne. Cette scène est imprégnée de symbolisme, des pierres tombales sans noms, représentatives des disparus que l’histoire a tenté d’effacer, et, plus haut sur le vitrail, l’Étoile de Marie, rappel de la survivance du peuple acadien, malgré la tragédie. C’est en tant que rappel d’espoir, malgré l’injustice, que brille l’Étoile ; c’est cette même étoile qui brille sur le drapeau acadien, symbole de la protection de Marie, patronne de l’Acadie. Encore une fois, les liens forts entre la Vierge et le peuple acadien trouvent leur place dans le vitrail, justifiant la justesse du titre de « Monument de la reconnaissance » accordé à la Cathédrale.

« 1755 », soit la deuxième scène du triptyque, pourrait tout aussi bien s’intituler « Évangéline », vu l’importance qu’elle lui accorde. On y voit une large croix, des vagues, des rayons de soleil débordants de la scène précédente, et une femme, assise avec sa tête entre ses mains, pour un autre panneau regorgeant de symbolisme. Les vagues sont un élément assez simple de cette scène : il s’agit, dans la continuité des scènes précédentes, d’une représentation de la mer qui emporte les Acadiens, soit pour les disperser dans le monde, soit en causant leur mort. La Croix peut à la fois servir de symbole de la religion chrétienne, comme elle peut encore une fois représenter les Acadiens morts ou disparus à la suite de la déportation. Plus précisément, associée avec la femme accroupie devant elle, cette croix représente le deuil. La femme en question, nulle autre qu’Évangéline, héroïne mythique du poème éponyme de l’Américain Henry W. Longfellow, occupe une place titanesque dans le patrimoine acadien. Son histoire fictive est aussi celle de l’Acadie ; celle de la perte de son fiancé Gabriel, à la suite de la déportation.

Publié en 1847, Évangéline, premier travail littéraire portant sur la déportation, ravive chez les Acadiens la mémoire de cet événement, à l’époque quelque peu oublié. Il s’agit sans aucun doute de l’œuvre la plus significative et la plus monumentale de l’histoire de l’Acadie : elle souffle un vent de fierté et de renouveau chez le peuple acadien, menant éventuellement à ce que les historiens appellent la « Renaissance acadienne ». Dans le vitrail de Labouret, Évangéline est plus qu’une femme acadienne ; elle est l’Acadie, ou du moins sa personnification, en deuil, pleurant les disparus de Grand-Pré. Les rayons de soleil l’éclairant sont ceux de Marie, unissant en une seule scène les deux femmes les plus importantes pour l’Acadie. Ici, elles sont plus que Marie et Évangéline, elles sont les protectrices de l’Acadie, veillant sur son peuple à la suite de sa plus grande tragédie, et l’Acadie, s’inspirant des protectrices afin de se relever et de se rebâtir.

La dernière scène de ce triptyque, « Le naufrage », est celle d’un bateau, en train de couler dans les eaux tumultueuses de la mer. Les naufrages comptent parmi les causes de certaines fatalités acadiennes, les bateaux sur lesquels sont emportés les déportés se retrouvant parfois piégés par des tempêtes impitoyables. La mer, la mort, et la mort par la mer, sont des thèmes très présents dans les représentations artistiques du drame des acadiens, et cette scène en est le summum. Évocatrice dans sa simplicité, elle englobe la tragédie qu’est, encore une fois, la déportation des Acadiens. « La dispersion », sans doute la scène la plus abstraite de l’œuvre de Labouret pour la Cathédrale, est un puissant rappel de la vitalité improbable du peuple acadien, et de toute la richesse de son patrimoine.

Titre : Gravure d'Évangéline par James Faed, 1855, selon l'huile sur toile de son frère Thomas réalisée quelques années plus tôt
Source : ©Collection du Musée acadien de l’Université de Moncton 73-19-29

Titre : Bateaux de la déportation, illustration par Birket Foster 1866
Source : ©Collection du Musée acadien de l’Université de Moncton

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